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Beaucoup d’entre vous connaissent probablement, mais il n’est pas inutile de le rappeler, le climat qui régnait en octobre 1961. Depuis 7 ans, la France menait ce qui était appelé officiellement « des opérations de sécurité et de maintien de l’ordre en Afrique du Nord » mais qu’on appelait déjà en France la Guerre d’Algérie et que les Algériens appellent Guerre d’Indépendance. Une guerre coloniale où des centaines de milliers d’Algériens laisseront leur vie et près de 30,000 militaires français souvent des appelés.

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52 années après, il faut rappeler que le cessez-le-feu et l’indépendance algérienne furent massivement approuvés par référendum en France et en Algérie. La solution du « problème algérien, » comme beaucoup de journaux l’écrivaient à l’époque, n’était pas militaire, elle ne pouvait avoir lieu que dans le respect des droits et dans une négociation politique. On ne peut indéfiniment mener un peuple avec le bâton ou la mitraillette. Revenons à octobre 1961, la communauté venue d’Algérie en France métropolitaine se composait d’environ 350,000 personnes au cours de ces années. Le seul département de la Seine comptait 150,000 hommes qui représentaient souvent une main d’œuvre à bon marché à qui étaient souvent confiés les travaux les plus pénibles. Seuls ou avec leurs familles, ils n’avaient souvent pour s’abriter et vivre qu’un coin de taudis ou les tôles des bidonvilles de banlieue.

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Suite aux actions armées du FLN, le préfet de Police Papon, en plein accord avec le gouvernement de l’époque, prit la décision, le 5 octobre 1961, je cite « de prononcer le couvre-feu pour les français musulmans d’Algérie de 20h30 à 5h30 du matin. » Étaient également cités les débits de boissons « tenus ou fréquentés par les français musulmans ». Est à partir de 19h, la circulation en voiture de ces mêmes français musulmans. Cette population souvent humiliée, fréquemment interpellée au faciès par des contrôles de police, parfois matraquée lors de rafles, ressentait ce que vivait celles et ceux de leur famille restés au pays en Algérie.

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Ce « ras-le-bol » venait rejoindre la volonté de défendre les droits à l’égalité et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ce qui explique, je pense, pourquoi des milliers de manifestants algériens répondirent à l’appel de la Fédération de France du FLN pour manifester dans le calme et braver l’interdiction. Partant de plusieurs points, ils voulaient, dans cette soirée du 17 octobre 1961, manifester au cœur de Paris. Le FLN avait tenu à organiser seul cette manifestation. Aucun drapeau, pancarte, banderole d’aucune organisation politique, syndicale, n’était admis. Toute arme ou couteau étaient strictement interdits, nul ne pourra d’ailleurs démontrer l’inverse.

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Il fallait éviter toute réponse à une provocation, il s’agissait bien là d’un rassemblement pacifique. Pourtant, aux entrées à Paris, les forces de police présentent en force se jetèrent avec violence sur les manifestants. Maurice Papon, qui avait été condamné pour son rôle dans la déportation des juifs de Bordeaux, n’a jamais été jugé pour les massacres d’Octobre 1961 et de Charonne. Malgré son passé douteux, il assumera d’importantes responsabilités qui ne seront jamais contestées par une autorité ministérielle. Plus de 10 000 Algériens sont interpellés, internés pendant des jours pendant lesquels auront lieu des exécutions, des tortures et de nombreux décès. Au lendemain de la manifestation, le bilan officiel fait état de deux morts algériens.

Aucune des plaintes déposées n'aboutira pas plus qu’une commission d’enquête réclamée par les députés communistes et socialistes. Aujourd’hui, les recherches les plus sérieuses conduisent à affirmer qu’il y a eu au moins 200 morts lors des journées des 17 et 18 octobre et plusieurs centaines durant les mois de septembre et d’octobre. Les noms de 400 personnes retrouvées mortes ont été publiés auxquels il faut ajouter de très nombreux disparus dont on n’a jamais retrouvé les corps.

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Si nous nous retrouvons chaque année, ce n’est pas pour cultiver des haines ou des rancunes, mais au contraire pour ouvrir des voies pour aujourd’hui et pour l’avenir. En cette période où renaissent les vieux démons de populisme, de racisme et d’exclusion, ou certains cherchent encore à réhabiliter les anciens de l’OAS, il est important que les leçons du passé soient retenues. Rappelons qu’en 2012, François Hollande participait au 50e anniversaire du 17 octobre1961 et c'est la première fois qu'un chef de l'Etat reconnaissait, comme tel, ce massacre qui avait coûté la vie à des centaines de personnes. Ce 17 octobre nous rappelle aussi que dans nos villes chaque femme, chaque homme quelle que soit ses origines, celles de ses parents ou grands-parents doit être aujourd’hui un citoyen à part entière et c’est pour cela que les démons de la haine, de la guerre, du racisme ne doivent jamais ressurgir. Aujourd’hui, il est devenu nécessaire qu’une page nouvelle doit s’ouvrir entre les peuples algériens et français.

Enfin, la France a été sous le choc, comme chacun d’entre nous, après la décapitation d’Hervé Gourdel, pris en otage par un groupe de terroristes en Algérie. Etant moi-même algérien et musulman, je ne me reconnais absolument pas dans cet acte barbare.

Cette exécution de notre compatriote est un acte odieux et révoltant. Comme d’ailleurs toutes les victimes innocentes du terrorisme d’hier et d’aujourd’hui. Le peuple algérien a connu cette violence quotidienne pendant les années noires. Elle redécouvre, malheureusement de nouveau sur son sol, le terrorisme, qui la renvoie à une décennie de violence, qu'elle a du mal à oublier et dont les plaies peinent à se cicatriser. Il faut dire non à la barbarie. On ne peut pas tuer au nom de la religion, la vie humaine ne peut pas être autant méprisée. Les religions prônent l’amour et non la haine. Son utilisation politique amène à de telles extrémités. Nous devons aujourd’hui, plus que jamais, rester vigilants. Car la tentation est grande d’amalgamer et de désigner, sans appel, un bouc émissaire, de profiter de cet acte odieux pour diviser les Français et d’instrumentaliser ce drame à des fins politiques pour opposer les Français. Je vous remercie et vous donne rendez-vous l’année prochaine.